"L'avion va se poser sur la piste, à moins que ce ne soit sur une pointe de sable. Par le hublot, je ne vois que dunes et mer de toutes parts. La nappe émeraude lance des étincelles sous le ciel d'un bleu lisse. L'avion décrit des cercles. C'est long. Depuis le temps que l'on me parle des Îles -de-la-Madeleine. J'ai hâte de voir la mer de près, j'anticipe ce qu'elle a à m'offrir...

... je sors un crayon du sac rangé sous le siège devant moi. La mélodie s'en ira si je n'écris pas immédiatement les premières paroles:
On m'avait dit:
"Si tu vois la mer
dis-lui bonjour!
C'est mon amie, dis-lui bonjour..."

Je n'ai jamais été rapide au solfège. J'écris le nom des notes sous les mots. Je transposerai. Marianne sera contente, non seulement je vais livrer son message, mais elle pourra le chanter. C'est vrai, elle ne chante pas. Qu'importe, ce sera pour d'autres.

Étang-du Nord. L'école où logent et enseignent des oblates. D'abord l'océan. Râleur, soufflant, écumant, sa voix domine tout. À peine ridé vu d'en haut, le monstre liquide se révèle maintenant totalement, prend sa pleine dimension, se jette sur les quais où s'affolent les barques des pêcheurs, claque en ressacs obstinés sur les falaises, fracasse l'air de sa fureur. Les oiseaux s'en éloignent comme des morceaux d'écume, messagers translucides vers des mondes lointains.

(...)

Moi, une Abitibienne habituée aux mousses tapissant les sous-bois d'épinettes et de bouleaux, aux buttes rocheuses de paysages qui vous aspirent et vous délivrent en même temps, aux ciels tolérants, inlassablement striés de rubans de fumée de la mine, je recevais la mer, m'ouvrais à elle, la respirais, l'absorbais comme un dû. Comme quelque chose qui aurait patienté longtemps dans mes rêves antérieurs.

Je chante pour les gens de la paroisse et les élèves de l'école. Visite des lieux pittoresques des trois îles de "l'hameçon". Grand-Entrée, un concert; Havre-Aubert, un tour de chant. Cap-aux Meules, je n'y chante pas. Simplement regarder, écouter, sentir. Fatima, une autre école, une paroisse dynamique, on m'y attend pour un grand récital l'an prochain.

Mon guide, à l'usine de poissons, aux quais des pêcheurs de homards, aux grottes des falaises rouges, est une fille des Îles, pleine d'enthousiasme et de récits savoureux sur son "pays". Je repartirai les oreilles remplies de ses histoires fantastiques, tissées d'expressions fleurie et sonores, toutes plus colorées les unes que les autres.

(...) À peine rentrée au bercail, après une nuit ou deux dans ma chambrette de la rue Lévis, je repars vers La Malbaie, Baie-Comeau, Haute-rive... Ceux ou celles qui organisent les concerts savent toujours me dénicher un endroit "parfait" pour dormir, par exemple chez des gens de "bonnes oeuvres paroissiales", ou mon honneur sera sauf et ma vertu protégée...

Comme je n'ai pas de voiture, ces périples s'apparentent souvent à de véritables exploits. Je monte dans l'autobus, et la guitare, que je ne peux laisser dans le compartiment à bagages, me précède de toute sa longueur, risquant chaque fois de heurter les jambes de braves dames devant moi. Après avoir réussi le tour de force de me caser, moi et mon arsenal, sur un siège, et vérifié si, dans mes manoeuvres, le talon de mon billet ne s'est pas envolé...

J'ai osé me plaindre de cette situation à mes chères camarades au coeur si peu tendre quand il s'agit de rire. Elles ne trouvèrent rien de mieux que de me poursuivre longtemps de ce malheureux lapsus échappé à propos du risque d'accrocher "les femmes des jambes"!

Chaque fois, un visage différent du pays... Arrivée à Sherfferville par les airs, un jour de printemps. Univers saupoudré de neige. Les collines basses hérissées d'arbres cure-dents. En contraste, l'accueil chaleureux. L'éloignement est inscrit partout dans la ville, pourtant en plein essor. Bâtiments construits vite, but temporaire. Quartiers aux résidences rangées symétriquement, comme en banlieue. Des écoles remplies. Une émission de radio, entrevue pour le journal local, rencontre avec les élèves, chanter quelques chansons. Le soir, spectacle pour le "grand public".

En fin de soirée, léger goûter chez mes compagnes, les oblates enseignantes. Le besoin de nouvelles fraîches, des questions comme pour se rapprocher un peu de ce qu'on laissé derrière soi, si loin. "Quel temps fait-il "dans le sud"? "Comment ça te vient l'idée d'une chanson?" La messe, le lendemain, à sept heures. (...)"


Extrait Le temps d'une chanson, page 150.
Tous droits réservés. Éditions Fides.

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